Egypte - L'archeologie egyptienne
Chapitre 4 : LA PEINTURE ET LA SCULPTURE
- 1. Le dessin et la composition
- 2. Les procédés techniques
- 3. Les oeuvres
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La statue la plus ancienne qu'on ait trouvée jusqu'à
ce jour est un colosse, le Sphinx de Gizèh. Il existait
déjà du temps de Khéops, et peut-être ne se trompera-t-on
pas beaucoup si l'on se hasarde à reconnaître en
lui l'oeuvre des générations antérieures à Mini, celles
que les chroniques sacerdotales appelaient les Serviteurs
d'Hor. Taillé en plein roc, au rebord extrême du plateau
libyque, il semble hausser la tête pour être le premier
à découvrir par-dessus la vallée le lever de son père le
soleil (Fig.179). Les sables l'ont tenu enterré jusqu'au
menton pendant des siècles, sans le sauver de la ruine.
Son corps effrité n'a plus du lion que la forme générale.
Les pattes et la poitrine, réparées sous les Ptolémées et
sous les Césars, ne retiennent qu'une partie du dallage
dont elles avaient été revêtues à cette époque pour dissimuler les ravages du temps. Le bas de la coiffure est
tombé, et le cou aminci semble trop faible pour soutenir
le poids de la tête. Le nez et la barbe ont été brisés
par des fanatiques, la teinte rouge qui avivait les traits
est effacée presque partout. Et pourtant l'ensemble garde
jusque dans sa détresse une expression souveraine de
force et de grandeur. Les yeux regardent au loin devant
eux, avec une intensité de pensée profonde, la bouche
sourit encore, la face entière respire le calme et la puissance.
L'art qui a conçu et taillé cette statue prodigieuse
en pleine montagne était un art complet, maître de lui-même,
sûr de ses effets. Combien de siècles ne lui avait-il
pas fallu pour arriver à ce degré de maturité et de
perfection? C'est par erreur qu'on a cru voir dans
quelques morceaux appartenant à nos musées, les
statues de Sapi et de sa femme au Louvre, les bas-reliefs
du tombeau de Khâbiousokari à Boulaq, la rudesse et
les tâtonnements d'un peuple qui s'essaye. La raideur
du geste et de la pose, la carrure exagérée des épaules, la
bande de fard vert barbouillée sous les yeux, les caractères
qu'ils offrent et qu'on donne comme des marques
d'antiquité, apparaissent sur des monuments certains
de la Ve et de la VIe dynastie. Les sculpteurs d'un
même siècle n'étant pas tous également habiles, si
beaucoup étaient capables de bien faire, la plupart
n'étaient que des manoeuvres, et l'on doit bien se garder
de prendre pour gaucherie archaïque ce qui est chez
eux maladresse ou insuffisance d'apprentissage. Les
oeuvres des dynasties primitives dorment encore ignorées
sous vingt mètres de sable au pied du Sphinx;
celles des dynasties historiques sortent chaque jour du fond des tombeaux. Elles ne nous ont pas rendu l'art
égyptien entier, mais une de ses écoles, la memphite fond des tombeaux.
Le Delta, Hermopolis, Abydos, les environs de Thèbes,
Assouân, ne commencent à se révéler que vers la
VIe dynastie; encore est-ce par un petit nombre d'hypogées
violés et dépouillés depuis longtemps. Le dommage
n'est peut-être pas très grand. Memphis était
alors la capitale, et la présence des Pharaons devait y
attirer tout ce qui avait du talent dans les principautés
vassales. Rien qu'avec le produit des fouilles pratiquées
dans ses nécropoles, nous pouvons déterminer les caractères
de la sculpture et de la peinture au temps de Snofrou et de ses successeurs, aussi exactement que si
nous avions déjà entre les mains tous les monuments
que la vallée entière tient en réserve pour ceux qui l'exploreront
après nous. Le menu peuple des artistes excellait
au maniement de la brosse et du ciseau, et les
tableaux qu'il a tracés par milliers témoignent d'une
habileté peu commune. Le relief en est léger, la couleur
sobre, la composition bien entendue. Les architectures,
les arbres, la végétation, les accidents de terrain sont
indiqués sommairement, et là seulement où ils sont nécessaires
à l'intelligence de la scène représentée. En revanche,
l'homme et les animaux sont traités avec une
abondance de détail, une vérité d'allures, et parfois une
énergie de rendu, que les écoles postérieures ont rarement
au même degré. Les six panneaux en bois du
tombeau d'Hosi, au musée de Boulaq, sont peut-être ce
que nous avons de mieux en ce genre. Mariette les attribuait
à la IIIe dynastie, et peut-être a-t-il raison de le
faire: je pencherai pourtant à en placer l'exécution sous
la Ve. La donnée du tableau n'est rien: Hosi, debout
(Fig.180) ou assis, et, au-dessus de sa tête, quatre ou cinq colonnes d'hiéroglyphes. Mais, quelle fermeté de trait,
quelle entente du modelé, quelle souplesse d'exécution!
Jamais on n'a taillé le bois d'une main plus ferme et
d'un ciseau plus délicat.
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Les statues ne présentent point la variété de gestes
et d'attitudes qu'on admire dans
les tableaux. Un pleureur, une
femme qui écrase le grain du
ménage, le boulanger qui brasse
la pâte sont aussi rares en ronde
bosse qu'ils sont fréquents en
bas-reliefs. La plupart des personnages
sont tantôt debout et
marchant, la jambe en avant,
tantôt debout, mais immobiles
et les deux pieds réunis, tantôt
assis sur un siège ou sur un dé
de pierre, quelquefois agenouillés,
plus souvent accroupis le
buste droit et les jambes à plat
sur le sol, comme les fellahs
d'aujourd'hui. Cette monotonie
voulue s'expliquerait peu si l'on
ne connaissait l'usage auquel
ces images étaient destinées. Elles représentaient le
mort pour qui le tombeau avait été creusé, ses parents,
ses employés, ses esclaves, les gens de sa famille.
Le maître est toujours assis ou debout, et il ne pouvait
guère avoir d'autre position. Le tombeau en effet est la
maison où il repose de la vie, comme il faisait jadis
dans sa maison terrestre, et les scènes tracées sur les parois nous montrent les actes qu'il y accomplissait officiellement.
Ici, il assiste aux travaux préliminaires de
l'offrande qui le nourrit, la semaille et la récolte, l'élève
des bestiaux, la pêche, la chasse, les manipulations des
métiers, et surveille toutes les oeuvres qu'on accomplit
pour la demeure éternelle: il est alors debout, la tête
haute, les mains pendantes ou armées de bâtons de
commandement. Ailleurs, on lui apporte l'une après
l'autre les diverses parties de l'offrande, et alors il est
assis sur un fauteuil. Ces deux poses qu'il a dans les
tableaux, il les garde dans les statues. Debout, il est
censé
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recevoir l'hommage des vassaux; assis, il prend
sa part du repas de famille. Les gens de la maison ont
comme lui l'attitude qui convient à leur rang et à leur
métier. L'épouse est debout, assise sur le même siège
ou sur un siège isolé, accroupie aux pieds de l'époux,
comme pendant la vie. Le fils a le costume de l'enfance,
si la statue a été commandée tandis qu'il était
encore enfant, le geste et l'attribut de sa charge, s'il est
à l'âge d'homme. Les esclaves broient le grain, les celleriers
poissent l'amphore, les pleureurs se lamentent
et s'arrachent les cheveux. La hiérarchie sociale suivait
l'Égyptien dans la tombe et réglait la pose après, comme
elle l'avait réglée avant la mort. Et là ne s'arrêtait
point l'influence que la conception religieuse de l'âme
exerçait sur l'art du sculpteur. Du moment que la statue
est le support du double, la première condition à
remplir pour que celui-ci puisse s'adapter aisément à
son corps de pierre, c'est qu'elle reproduise, au moins
sommairement, les proportions et les particularités du
corps de chair. La tête est donc un portrait fidèle. Le corps, au contraire, est pour ainsi dire un corps moyen,
qui montre le personnage au meilleur de son développement,
et lui permet d'exercer parmi les dieux la plénitude
de ses fonctions physiques: les hommes sont
toujours dans la force de l'âge, les femmes ont toujours
le sein ferme et les hanches minces de la jeune fille.
C'est seulement dans le cas d'une difformité par trop
forte qu'on se départait de cet idéal. On donnait à la
statue d'un nain toutes les laideurs du corps du nain,
et il fallait bien qu'il en fût ainsi. Si l'on avait mis
dans la tombe une statue régulière, le double, habitué
pendant la vie terrestre à la difformité de ses membres,
n'aurait pu s'appuyer sur ce corps redressé et n'aurait
pas été dans les conditions nécessaires pour bien vivre
désormais. L'artiste n'était libre que de varier le détail
et de disposer les accessoires à son gré; il n'aurait pu
rien changer à l'attitude et à la ressemblance générales
sans manquer à la destination de son oeuvre. La répétition
obstinée des mêmes motifs produit sur le spectateur
une véritable monotonie, et l'impression qu'il
ressent est encore augmentée par l'aspect particulier
que les tenons prennent sous la main du sculpteur.
Les statues sont appuyées pour la plupart à une sorte
de dossier rectangulaire qui monte droit derrière elles,
et, tantôt se termine carrément au niveau du cervelet,
tantôt s'achève en un pyramidion dont la pointe se
perd parmi les cheveux, tantôt s'arrondit au sommet et
paraît au-dessus de la tête du personnage. Les bras
sont rarement séparés du corps; dans bien des cas,
ils adhèrent aux côtes et à la hanche. Celle des jambes
qui porte en avant est reliée souvent au dossier, sur toute sa longueur, par une tranche de pierre. La raison
en serait, dit-on, l'imperfection des outils: le
sculpteur n'aurait pas détaché les épaisseurs de matière
superflue, de peur de briser par contre-coup le membre
qu'il modelait. L'explication a dû être valable au début;
elle ne l'était plus dès la IVe dynastie, car nous avons
plus d'un morceau, même en granit, où tous les membres
sont libres, soit qu'on les ait affranchis au ciseau,
soit qu'on les ait dégagés au violon. Si l'usage des tenons
persista jusqu'au bout, ce ne fut pas impuissance,
mais routine ou respect exagéré pour les enseignements
du passé.
La plupart des musées sont pauvres en statues de
l'école memphite. La France et l'Egypte en possèdent,
parmi beaucoup de médiocres, une vingtaine qui suffisent
à lui assurer un rang honorable dans l'histoire
de l'art, le Scribe accroupi, Skhemka, Pahournofrî, au
Louvre, le Sheikh-el-beled et sa femme, Khâfrî, Rânofir,
le Scribe agenouillé, à Boulaq. L'original du scribe
accroupi n'était point beau (Fig.181), mais son portrait
est d'une vérité et d'une vigueur qui compensent largement
ce qui manque en beauté idéale. Les jambes repliées
sous lui et posées à plat, dans une de ces
positions familières aux Orientaux, mais presque impossibles
à garder pour un Européen, le buste droit et
bien d'aplomb sur les hanches, la tête levée, la main
armée du calame et déjà en place sur la feuille de papyrus
étalée, il attend encore, à six mille ans de distance, que le
maître veuille bien reprendre la dictée interrompue. La
figure est presque carrée, les traits fortement accentués
indiquent l'homme dans la force de l'âge. La bouche, longue et garnie de lèvres minces, se relève un peu vers
les coins et disparaît presque dans la saillie des muscles
qui l'encadrent; les joues sont
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plutôt osseuses et dures,
les oreilles détachées de la tête sont épaisses et lourdes,
le front bas est couronné d'une chevelure drue et coupée
ras. L'oeil, grand et bien ouvert, doit une vivacité particulière
à une fraude ingénieuse de l'artisan antique.
L'orbite de pierre qui l'enchâsse a été évidé, et le creux
rempli par un assemblage d'émail blanc et noir; une
monture en bronze accuse le rebord des paupières,
tandis qu'un petit clou d'argent, placé au fond de la
prunelle, reçoit la lumière, et, la renvoyant, simule
l'éclair d'un regard véritable.
Les chairs sont un peu molles et
pendantes, comme il convient
à un homme d'un certain âge,
que ses occupations privent
de tout exercice violent. Les
bras et le dos sont d'un bon
relief; les mains, osseuses et
sèches, ont des doigts de longueur
plus qu'ordinaire, le
genou est fouillé avec minutie.
Le corps entier est entraîné,
pour ainsi dire, par le mouvement
de la figure et sous l'influence
du même sentiment
d'attente qui domine dans la
physionomie; les muscles du
bras, du buste et de l'épaule
sont dans un demi-repos seulement, prêts à se remettre
au travail. Le souci de l'attitude professionnelle et du
geste caractéristique se retrouve avec la même évidence
sur toutes les statues que j'ai eu l'occasion d'étudier.
Khâfrî est roi (Fig.182). Il est assis carrément sur le
siège de sa dignité, les mains aux genoux, le buste ferme,
le chef haut, le regard assuré. L'inscription qui nous
apprend son nom aurait été détruite
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et les marques de son rang enlevées, que nous aurions deviné le Pharaon
à sa mine: tout en lui trahit l'homme habitué dès l'enfance à se sentir investi de l'autorité souveraine.
Rânofir appartient à une des grandes familles féodales
de l'époque. Il est debout, les
bras collés au corps, la jambe
gauche portée en avant, dans la
pose du prince qui regarde ses
vassaux défiler devant lui. Le masque est hautain,
la démarche hardie; mais on n'y sent déjà plus le
calme et l'assurance surhumaine comme dans les statues
de Khâfrî. Avec le Sheikh-el-beled (Fig.183) on
descend de plusieurs degrés dans
l'échelle sociale. Râmké était surintendant des travaux, probablement un
des chefs de corvée qui bâtirent les grandes pyramides,
et appartenait à la classe moyenne. Il est tout empreint de
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communs, à l'humeur acariâtre. Le Scribe agenouillé
de Boulaq (Fig.186) appartenait aux rangs les
moins élevés de la petite
bourgeoisie, telle qu'elle
existe aujourd'hui encore;
s'il n'était pas mort depuis
six mille ans, je jurerais
l'avoir dévisagé, il y a six
mois, dans une des petites
villes du Saïd. Il vient
d'apporter à l'examen de
son chef un rouleau de papyrus
ou une tablette chargée
d'écritures. Agenouillé
selon l'ordonnance, les
mains croisées, le dos arrondi,
la tête infléchie légèrement,
il attend qu'on
ait fini de lire. Pense-t-il?
Les scribes n'étaient pas
sans éprouver des
appréhensions secrètes
lorsqu'ils
comparaissaient devant
leurs supérieurs.
entier à son travail;
rien n'est plus naturel que la demi-flexion de ses jarrets et l'effort avec lequel il se penche sur le pétrin. Le nain
a la tête grosse, allongée, cantonnée de deux vastes
oreilles (Fig.188). La figure est niaise, l'oeil ouvert étroitement
et retroussé
vers les tempes, la
bouche mal fendue.
La poitrine est robuste
et bien développée,
mais le torse
n'est pas en proportion
avec le reste du
corps. L'artiste a eu
beau s'ingénier à en
voiler la partie inférieure
sous une
belle jupe blanche,
on sent qu'il est trop
long pour les bras
et pour les jambes.
Le ventre se projette
en pointe et les hanches
se retirent pour
faire contrepoids au
ventre. Les cuisses
n'existent guère qu'à
l'état rudimentaire,
et l'individu entier,
porté qu'il est sur de
petits pieds contrefaits, semble être hors d'aplomb et
prêt à tomber face contre terre. On trouverait difficilement
ailleurs une oeuvre qui reproduise plus spirituellement, sans les exagérer, les caractères propres au nain.
comparables à ce
que les siècles précédents
avaient
produit de meilleur.
Les peintures
de Siout, de Bershèh, de Béni-Hassan,
de Méïdoum,
d'Assouân, ne valent point celles des Mastabas de Saqqarah
et de Gizèh; les statues les plus soignées sont
inférieures au Sheikh-el-beled et au Scribe accroupi.
Deux pourtant ont très bonne façon, le général Râhotpou
et sa femme Nofrit. Râhotpou (Fig.189), malgré son haut
titre, était de petite extraction; solide et bien découplé,
il a quelque chose d'humble dans la physionomie.
Nofrit, au contraire (Fig.190), était princesse du
sang; je ne sais quoi d'impérieux et de résolu est
répandu sur toute sa personne, que le sculpteur a très habilement rendue. Elle est serrée dans une robe ouverte
en pointe sur la poitrine; les épaules, les seins, le
ventre, les cuisses se modèlent sous l'étoffe avec une
grâce et une chasteté qu'on ne saurait trop louer. La
figure, ronde et grassouillette, est encadrée entre des
masses de tresses fines,
retenues par un
bandeau richement
décoré. Les deux
époux sont en calcaire
et peints, le mari en
rouge brun, la femme
en jaune bistre. Les
autres statues de
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contentement et de suffisance bourgeoise. On
le voit surveillant ses manoeuvres, debout et le bâton
d'acacia à la main.
Les pieds étaient pourris,
mais on lui en a
fourni de nouveaux. Le
corps est lourd et charnu,
l'encolure épaisse, la tête
(Fig.184) ne manque pas
d'énergie dans sa vulgarité,
les yeux sont rapportés
comme ceux du
Scribe accroupi. Par un
hasard singulier, il ressemblait
au Sheikh-el-beled
ou maire de Saqqarah
au moment de la
découverte. Les fellahs,
toujours prompts à saisir
le côté plaisant des choses,
l'appelèrent aussitôt
Sheikh-el-beled, et le nom
lui en est demeuré. L'image
de sa femme, qu'il
avait enterrée à côté de la
sienne, est malheureusement
très mutilée: ce
n'est plus qu'un tronc
sans bras ni jambes
(Fig.185). On ne laisse pas que d'y reconnaître un bon
type des dames égyptiennes de condition médiocre, aux traits
Le bâton
jouait un grand
rôle dans les relations
administratives: une erreur d'addition, une faute
d'orthographe, une instruction mal comprise, un
ordre exécuté gauchement, et les coups allaient leur train. Le sculpteur a saisi on ne peut mieux l'expression
d'incertitude résignée et de douceur moutonne, que
l'habitude d'une vie entière passée au service avait
donnée à son modèle. La bouche sourit, car ainsi le
veut l'étiquette, mais le sourire n'a rien de joyeux. Le
nez et les joues grimacent
à l'unisson de la
bouche. Les deux gros
yeux en émail ont le
regard fixe de l'homme
qui attend sans vouloir
arrêter sa vue et concentrer
sa pensée sur un
objet déterminé. La face
manque d'intelligence
et de vivacité; après
tout, le métier n'exigeait
pas une grande
agilité d'esprit. Khâfrî
est en diorite, Râmké
et sa femme sont en
bois, les autres en calcaire;
quelle que soit la matière employée, le jeu
du ciseau a été partout aussi libre, aussi fin, aussi
délicat. La tête de scribe et le bas-relief du Louvre
qui représente le Pharaon Menkoouhor, le nain
Khnoumhotpou et les esclaves préparant l'offrande du
musée de Boulaq ne le cèdent en rien au Scribe
accroupi ou au Sheikh-el-beled. Le boulanger brassant
la pâte (Fig.187) est tout
La sculpture du premier empire thébain se rattache
directement à celle de l'empire memphite. Procédés
matériels, dessin, composition, elle lui a tout emprunté,
sauf les proportions qu'elle donne au corps humain;
à partir de la XIe dynastie, les jambes sont plus longues
et plus grêles, les
hanches plus minces,
la taille et le
cou plus élancés.
La plupart des oeuvres
qu'elle nous a
léguées ne sont pas
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particuliers
que j'ai vues,celles surtout qui proviennent
de Thèbes,
sont décidément mauvaises,
rudes de travail
et vulgaires d'expression.
Les royales,
presque toutes en granit
noir ou gris, ont été usurpées en partie par des
rois d'époque postérieure, l'Ousirtasen III, dont la
tête et les pieds sont au Louvre, par Amenhotpou III,
les sphinx du Louvre, les colosses de Boulaq par
Ramsès II, et plus d'un musée possède de prétendues
images des Pharaons Ramessides qu'un examen
attentif nous contraint de restituer à la XIIIe ou à
la XIVe dynastie. Ceux dont l'origine n'est l'objet d'aucun
doute, le Sovkhotpou III du Louvre, le Mermashaou de Tanis, le Sovkoumsaouf de Boulaq, les
colosses de l'île d'Argo sont d'un art très habile, mais
sans vigueur et sans originalité; on dirait que les
sculpteurs se sont efforcés de les ramener tous à un
même type banal et souriant. Le contraste n'en est que
plus grand lorsqu'on passe de ces poupées gigantesques
aux sphinx en granit noir, que Mariette découvrit à
Tanis, en 1861, et dont il attribua l'érection aux Hyksos.
Là, ce n'est plus l'énergie qui fait défaut. Le corps de
lion nerveux, ramassé sur lui-même, est plus court
qu'il n'est dans les sphinx ordinaires. La tête, au lieu
d'être coiffée du linge flottant, est revêtue d'une puissante
crinière qui encadre le visage. Petits yeux, nez
aquilin, écrasé par le bout, pommettes saillantes, lèvre
inférieure avancée légèrement, l'ensemble de la physionomie
est si peu en accord avec ce que nous sommes
accoutumés à rencontrer en Égypte, qu'on y a reconnu
la preuve d'une origine asiatique (Fig.191). Nos sphinx
sont certainement antérieurs à la XVIIIe dynastie, car
un des rois d'Avaris, Apopi, a gravé son nom sur leur
épaule; mais on a conclu trop vite de cette circonstance
qu'ils étaient du temps de ce prince. En les
examinant de plus près, on voit qu'ils ont été dédiés à
un Pharaon d'une des dynasties précédentes, et
qu'Apopi se les est seulement appropriés. Rien ne
prouve que ce Pharaon ait été postérieur à l'invasion
asiatique: ses monuments sont peut-être l'oeuvre d'une
école locale, dont l'origine était indépendante et dont
les traditions différaient de celles des ateliers memphites.
L'art provincial de l'Égypte nous est si peu
connu en dehors d'Abydos, d'El-Kab, d'Assouân et de deux ou trois autres sites, que je n'ose trop insister
sur cette hypothèse. Quelle que soit l'origine de l'école
tanite, elle continua d'exister longtemps encore après
l'expulsion des Pasteurs, car une de ses meilleures
oeuvres, un groupe qui représente les deux Nils, celui
du Nord et celui du Sud, apportant leurs tablettes chargées
de fleurs et de poissons, a été
consacré par Psousennés de la XXIe dynastie. Les trois premières dynasties du nouvel empire
fournissent à elles seules plus de monuments que toutes
les autres réunies: bas-reliefs peints, tableaux, statues
de rois et de particuliers, colosses, sphinx, c'est par centaines
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qu'on les compte de la quatrième cataracte aux
bouches du Nil. Les vieilles cités sacerdotales, Memphis,
Thèbes, Abydos, sont naturellement les plus
riches; mais l'activité est si grande que des bourgades
perdues, Ibsamboul, Radésièh, Méshéïkh, ont leurs
chefs-d'oeuvre comme les grandes villes. Les portraits
officiels d'Amenhotpou Ier à Turin, de Thoutmos Ier et
de Thoutmos III au British Museum, à Karnak, à Turin,
à Boulaq, sont encore conçus dans l'esprit de
la XIIe et de la XIIIe dynastie et n'ont point beaucoup
d'originalité; mais les bas-reliefs des tombeaux et des
temples marquent un progrès sensible sur ceux des
siècles antérieurs. La saillie en est plus accentuée, le
modelé mieux ressenti, les personnages sont en plus
grand nombre et mieux groupés, la perspective recherchée
avec plus de soin et de curiosité; les tableaux du
temple de Déir-el-Baharî, ceux du tombeau de Houi,
de Rekhmirî, d'Anna, de Khâmhâ, de vingt autres à
Thèbes, sont d'une richesse, d'un éclat, d'une variété
inattendus. L'instinct du pittoresque s'éveille, et les
dessinateurs introduisent dans la composition les détails
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d'architecture, les reliefs du sol, les plantes exotiques,
tous les détails qu'on négligeait autrefois ou
qu'on se contentait d'indiquer sommairement. Le goût
du colossal, un peu émoussé depuis le temps du grand
sphinx, renaît et se développe de nouveau. Amenhotpou
III ne se contente plus des statues de cinq ou six
mètres de haut qui suffisaient à ses ancêtres. Celles
qu'il élève devant sa chapelle funéraire, sur la rive
gauche du Nil, à Thèbes, et dont l'une est le Memnon
des Grecs, ont seize mètres; elles sont en granit, d'un seul bloc et façonnées avec autant de soin que si
elles étaient de taille ordinaire. Les avenues de sphinx
qu'il lance en avant des temples, à Louxor et à Karnak,
ne s'arrêtent pas à quelques toises de la porte, elles se
prolongent à distance; ici c'est le lion à tête humaine,
là c'est le bélier agenouillé. Son successeur, le révolutionnaire
Khouniaton,
loin d'enrayer
ce mouvement, fit
ce qu'il put pour
l'accélérer. Nulle
part, peut-être, les
sculpteurs n'eurent
plus de liberté qu'auprès
de lui, à Tell-Amarna.
Défilés de
troupes, promenades
en char, fêtes populaires,
réceptions solennelles
et distributions
de récompenses
par le souverain,
des palais, des
villas, des jardins, les sujets qu'il leur permettait
d'aborder se distinguaient par tant de points des motifs
traditionnels, qu'ils pouvaient s'abandonner sans
contrainte à leur fantaisie et à leur génie naturel. Ils
ne se privèrent point de le faire avec une verve et un
entrain qu'on ne saurait soupçonner avant d'avoir vu
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leurs oeuvres à Tell-Amarna. Certains de leurs bas-reliefs
ont une perspective presque régulière; tous rendent la vie et le mouvement des masses populaires
avec une justesse irréprochable. La réaction politique
et religieuse qui suivit ce règne singulier arrêta l'évolution
et ramena
les artistes à l'observance
des régies antiques;
mais leur
influence personnelle
et leur enseignement
prolongèrent
quelque chose
de leur manière sous
Harmhabi, sous
Séti Ier, sous Ramsès
II. Si l'art égyptien
fut, pendant
plus d'un siècle encore,
doux, libre et
fin, c'est à eux qu'il
le doit. Peut-être n'a-t-il
produit rien de
plus parfait que les
bas-reliefs du temple
d'Abydos ou du tombeau
de Séti Ier: la
tête du conquérant
(Fig.192), toujours
dessinée avec amour, est une merveille de grâce émue
et discrète. Le Ramsès II combattant d'Ibsamboul est
presque aussi beau dans un autre genre que le portrait
de Séti Ier; le mouvement par lequel il lève la lance a quelque chose d'anguleux, mais le sentiment de
triomphe et de force qui anime le corps entier, l'attitude
désespérée à la fois
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et résignée du vaincu rachètent
amplement ce défaut. Le groupe d'Harmhabi et du
dieu Amon (Fig.193) qu'on voit au musée de Turin
est un peu sec de facture. La figure du dieu et celle du
roi manquent d'expression,
le corps est lourd et
mal équilibré. Les beaux
colosses en granit rose,
qu'Harmhabi avait adossés
aux jambages de la
porte intérieure de son
premier pylône à Karnak,
les bas-reliefs de son spéos
à Silsilis, son portrait et
celui d'une des femmes de
sa famille que possède le
musée de Boulaq, sont
pour ainsi dire sans tache
et sans reproche. La reine (Fig.194) a une physionomie
spirituelle et animée, de grands yeux presque à fleur de
tête, une bouche large, mais bien proportionnée; elle est
taillée dans un calcaire compact, dont la teinte laiteuse
adoucit la malignité de son regard et de son sourire.
Le roi (Fig.195) est en un granit noir dont le ton lugubre
inquiète et trouble le spectateur au premier
abord. Sa face, jeune, est empreinte d'une mélancolie
assez rare chez les Pharaons de la grande époque. Le
nez est droit, mince, bien attaché au front, l'oeil long.
Les lèvres larges, charnues, un peu contractées aux commissures, se découpent à arêtes vives. Le menton
est à peine alourdi par la barbe postiche. Chaque détail
est traité avec autant
d'adresse que si le sculpteur
avait eu sous la main une
pierre tendre et non pas une
matière rebelle au ciseau;
la sûreté de l'exécution est
poussée si loin qu'on oublie
la difficulté du
travail pour ne
plus songer qu'à
la valeur de l'oeuvre.
Il est fâcheux
que les artistes
égyptiens n'aient
jamais signé leur
nom, car celui
qui a fait le portrait
d'Harmhabi
méritait d'être connu.
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De
même que la XVIIIe dynastie,
la XIXe voulut avoir ses
colosses: le Ramsès II de
Louxor mesurait entre cinq
ou six mètres (Fig.196), celui
du Ramesséum seize,
celui de Tanis dix-huit environ;
ceux d'Ibsamboul,
sans atteindre à cette taille formidable, présentent à
la rivière un front de bataille imposant. C'est presque un lieu commun aujourd'hui de dire que la décadence
de l'art égyptien commença sous Ramsès II. Rien
n'est pourtant moins vrai que cette sorte d'axiome.
Sans doute, beaucoup des statues et des bas-reliefs qui
furent exécutés de
son temps sont
d'une laideur et
d'une rudesse qu'on
a peine à concevoir;
mais on les trouve
surtout dans les villes
de province, où les
écoles n'étaient pas
florissantes, et où
les artistes n'avaient
rien qui pût les guider
dans leurs travaux.
A Thèbes, à
Memphis, à Abydos,
à Tanis et dans les
localités du Delta,
où la cour résidait
habituellement, même à Ibsamboul et à Beit-el-Oualli,
les sculpteurs de Ramsès II ne le cèdent en rien à ceux
de Séti Ier et d'Harmhabi. La décadence ne commença
qu'après Mînephtah. Lorsque les guerres civiles et les
invasions étrangères mirent l'Égypte à deux doigts de
sa perte, l'art souffrit comme le reste et
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baissa rapidement.
La peinture et la sculpture sur pierre faiblirent
en premier: rien n'est plus triste que de suivre les progrès
de leur décadence sous les Ramessides, dans les tableaux des tombes royales, sur les reliefs du temple
de Khonsou, sur les colonnes de la salle hypostyle à
Karnak. La sculpture sur bois se maintint quelque
temps encore; les admirables statuettes de prêtres et
d'enfants du musée de Turin datent de la XXe dynastie.
L'avènement de Sheshonq et les querelles
des nomes entre eux achevèrent
de ruiner Thèbes, et l'école qui avait
produit tant de chefs-d'oeuvre s'éteignit
misérablement.
La renaissance ne s'annonça que
trois siècles plus tard, vers la fin de la
dynastie éthiopienne. La statue trop
vantée de la reine Ameniritis (Fig.197)
présente déjà des qualités remarquables.
Les formes, un peu longues
et grêles, sont chastes et délicates; mais
la tête, surchargée de la perruque des
déesses, est morne d'apparence. Psamitik
Ier, consolidé sur le trône par
ses victoires, s'occupa activement de
relever les temples. La vallée du Nil
devint, sous sa direction, comme un
vaste atelier de sculpture et de peinture. La gravure
des hiéroglyphes atteignit une finesse admirable, les
belles statues et les bas-reliefs se multiplièrent, une
école nouvelle se forma. Elle est caractérisée par une
élégance un peu sèche, par l'entente du détail, par une
habileté merveilleuse dans la façon d'assouplir la pierre.
Les Memphites avaient préféré le calcaire, les Thébaines
le granit rose ou gris, les Saïtes s'attaquèrent de préférence au basalte, aux brèches, à la serpentine, et tirèrent
un parti merveilleux de ces matières à grain fin et à
pâte presque partout homogène. Le plaisir de triompher
de la difficulté les entraîna souvent à la rechercher, et
l'on vit des artistes de mérite passer des années et des
années à ciseler des couvercles
de sarcophage, et à découper
des statuettes dans les
blocs les plus durs. La Touéris et les quatre monuments
du tombeau de Psamitik, au
musée de
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Boulaq, sont jusqu'à
présent les pièces les
plus remarquables que nous
possédions de ce genre de
travail. La Touéris (Fig.198)
avait le privilège de protéger
les femmes enceintes et de
présider aux accouchements.
Son portrait a été découvert
à Thèbes, au milieu de la
ville antique, par des fellahs
en quête d'engrais pour leurs
terres. Elle était debout dans
une petite chapelle en calcaire blanc que le prêtre Pibisi
lui avait dédiée, au nom de la reine Nitocris, fille
de Psamitik Ier. Ce charmant hippopotame, au ventre
arrondi et aux flasques mamelles de femme, est un bel
exemple de difficulté vaincue; mais je ne lui connais
point d'autre mérite. Le groupe de Psamitik a du
moins quelque valeur artistique. Il se compose de quatre pièces en basalte vert, une table d'offrandes, une
statue d'Osiris, une autre de Nephthys et une vache
Hathor, à laquelle le mort est adossé (Fig.199); le
tout un peu flou, un peu artificiel, mais la physionomie
des divinités et du mort ne manque pas de douceur, la
vache est d'un bon mouvement, le petit personnage
qu'elle abrite se groupe bien avec elle. D'autres morceaux
moins connus sont pourtant
très supérieurs à ceux-là. Le style
s'en reconnaît aisément. Ce n'est plus
le faire large et savant
de la première
école memphite, ni
la manière grandiose
et souvent rude
de la grande école
thébaine; les proportions
du corps
s'amincissent et s'élongent,
les membres
perdent en vigueur
ce qu'ils
gagnent en élégance. On remarque en même temps un
changement notable dans le choix des attitudes. Les
Orientaux ont, à se délasser, des postures qui seraient
des plus fatigantes pour nous. Ils passent des
heures entières agenouillés ou assis comme les tailleurs,
les
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jambes croisées et à plat contre sol; ou bien
ils se mettent à croupetons, les genoux réunis et pliés, le
gras du mollet appliqué au revers de la cuisse, sans toucher
le sol autrement que de la plante des pieds; ou bien, ils s'assoient à terre, les jambes accolées, les
bras croisés sur les genoux. Ces quatre poses étaient
en usage, dans le peuple, dès l'ancien empire: les bas-reliefs
le prouvent suffisamment. Mais les sculpteurs
memphites avaient
écarté de la statuaire les
deux dernières, qu'ils jugeaient
disgracieuses, et
ne s'en servaient presque
jamais. A voir le scribe
accroupi du Louvre et le
scribe agenouillé, on
comprend le parti qu'ils
savaient tirer des deux
premières. La troisième
fut négligée, pour les
mêmes raisons sans
doute, par les
sculpteurs thébains.
On commença
à pratiquer
la quatrième
d'une
manière courante,
vers la
XVIIIe dynastie. Peut-être n'était-elle pas auparavant
de mode parmi les classes aisées qui, seules, étaient
assez riches pour commander des statues; peut-être
aussi, les
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artistes n'aimaient-ils pas une position qui
faisait ressembler leurs modèles à des paquets cubiques
surmontés d'une tête humaine. Les sculpteurs de l'époque saïte n'eurent pas la même répugnance à en
user que leurs prédécesseurs. Du moins ont-ils combiné
l'action des membres de telle façon, qu'elle ne
choque pas trop nos yeux et cesse presque d'être disgracieuse.
Les têtes sont d'ailleurs d'une perfection
qui rachète bien des défauts.
Quelques-unes sont
évidemment idéalisées:
celle de Pedishashi
(Fig.200) a une expression
de jeunesse et de douceur
spirituelle qu'on n'est pas
habitué à rencontrer sous
le ciseau d'un Égyptien.
D'autres, au contraire,
sont d'une sincérité brutale.
Les rides du front,
la patte d'oie, les plis de
la bouche, les bosses du
crâne, sont accusés avec une complaisance scrupuleuse
sur la petite tête de scribe que le Louvre a récemment
achetée (Fig.201), et sur celle que possède le
prince Ibrahim au Caire. L'école saïte était, en effet,
partagée entre deux partis différents. L'un cherchait
ses modèles dans le passé et s'efforçait de renouveler
l'art amolli de son temps par un retour aux procédés
des plus anciennes écoles memphites: elle y réussit,
et si bien, qu'on a confondu
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parfois ses oeuvres avec
les oeuvres les plus fines de la IVe et de la Ve dynastie.
L'autre, sans s'écarter trop ouvertement de la
tradition, étudiait de préférence le vif et se rapprochait de la nature plus qu'on ne l'avait fait jusqu'alors.
Peut-être l'aurait-il emporté, si la
conquête macédonienne et le contact
prolongé des Grecs n'avaient
détourné l'art égyptien vers des
voies nouvelles. Le mouvement
fut lent d'abord à se produire.
Les sculpteurs habillèrent les successeurs
d'Alexandre à l'égyptienne
et les transformèrent en
Pharaons, comme ils avaient fait
avant eux les Hyksos et les Perses.
Les pièces qu'on peut attribuer
au règne des premiers Ptolémées
ne diffèrent presque pas de celles
de la bonne époque saïte, et c'est
à peine si on remarque ça et là
des traces d'influence grecque:
ainsi le colosse d'Alexandre II, à
Boulaq (Fig.202), est coiffé d'une
étoffe flottante d'où s'échappent
des boucles frisées. Bientôt pourtant,
la vue des chefs-d'oeuvre de
la Grèce détermina les Égyptiens
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d'Alexandrie, de Memphis
et des grandes villes du Delta à
modifier leur manière de procéder.
Une école mixte s'établit,
qui combina certains éléments
de l'art indigène avec d'autres éléments
empruntés à l'art hellénique. L'Isis alexandrine du musée de Boulaq a encore le costume de
l'Isis pharaonique: elle n'en a plus la sveltesse et le
maintien guindé. Une effigie
mutilée d'un prince
de Siout, qui est également
à Boulaq, pourrait
presque passer pour une
mauvaise statue grecque.
Un certain Hor, dont le
portrait a été découvert
en 1881, au pied du Komed-damas,
non loin de
l'emplacement du tombeau
d'Alexandre, nous a
laissé l'oeuvre la plus forte
qu'on ait de ce genre hybride
(Fig.203). La tête
est un bon morceau, d'un
travail un peu sec. Le nez
mince et long, les yeux
rapprochés, la bouche petite
et pincée aux coins, le
menton carré, tous les
traits concourent à prêter
à la figure un caractère de
dureté et d'obstination. La
chevelure est coupée ras,
pas assez cependant pour
qu'elle ne se sépare naturellement en petites mèches
épaisses. Le corps, revêtu de la chlamyde, est assez
gauchement taillé et trop étroit pour la tête. L'un des bras pend, l'autre est ramené sur le ventre; les pieds
manquent. Tous ces monuments sont sortis des fouilles
récentes. Je ne doute pas que le sol d'Alexandrie ne
nous en rendît beaucoup de pareils, si on pouvait
l'explorer méthodiquement. L'école qui les produisit
se rapprocha de plus en plus du
style des écoles grecques, et la
raideur, dont elle ne se dépouilla
jamais entièrement, ne lui fut
pas sans doute comptée comme un
défaut, à une époque où certains
sculpteurs au service de Rome se
piquaient d'archaïsme. Je ne serais
pas étonné si l'on venait à
lui attribuer les statues de prêtres
et de prêtresses revêtues d'insignes
divins, dont Hadrien décora
les parties égyptiennes de sa
villa de Tibur. Hors du Delta,
les écoles indigènes, livrées à
leurs propres ressources, languirent
et dépérirent peu à peu.
Ce n'est pas que les modèles, ni
même les artistes grecs, fissent
entièrement défaut. J'ai découvert
ou acheté dans la Thébaïde, au Fayoum, à Syène,
des statuettes et des statues de style hellénique, d'un
travail correct et soigné. Une d'elles, qui provient de
Coptos, parait être une réplique en petit, d'une Vénus,
analogue à la Vénus de Milo. Mais les sculpteurs du
pays, trop inintelligents ou trop ignorants, ne surent pas tirer de ces modèles le parti que les Alexandrins
avaient tiré des leurs. Quand ils voulurent prêter à leurs
figures la souplesse
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et la plénitude des formes grecques,
ils ne réussirent qu'à leur faire perdre la précision
sèche, mais savante que leurs maîtres avaient acquise. Au lieu du relief fin, délicat, peu élevé, ils adoptèrent un
relief très saillant au-dessus du fond, mais d'une rondeur
molle et d'un modelé sans vigueur. Les yeux
sourient niaisement, l'aile du nez se relève; la commissure
des lèvres, le menton, tous les traits du visage
sont tirés et semblent vouloir converger vers un même
point central, qui est placé au milieu de l'oreille. Deux
écoles, indépendantes l'une de l'autre, nous ont légué
leurs oeuvres. La moins connue florissait en Ethiopie,
à la cour des rois à demi civilisés qui résidaient à
Méroé. Un groupe, venu de Naga en 1882 et conservé
à Boulaq, nous montre où elle en était arrivée au
1er siècle de notre ère (Fig.204). Un dieu et une reine,
debout côte à côte, sont ébauchés tant bien que mal
dans un bloc de granit gris. L'oeuvre est fruste, lourde,
mais ne manque pas de fierté et d'énergie. L'école qui
l'avait produite, isolée et comme perdue au milieu de
peuplades sauvages, tomba rapidement dans la barbarie
et succomba probablement vers la fin du siècle
des Antonins. L'Égyptienne se soutint quelque temps
encore à l'abri de la domination romaine. Les Césars,
non moins avisés que les Ptolémées, savaient qu'en
flattant les sentiments religieux de leurs sujets égyptiens,
ils assuraient leur domination sur la vallée du
Nil. Ils firent restaurer ou rebâtir à grands frais les
temples des dieux nationaux, sur les plans et dans l'esprit d'autrefois. Thèbes avait été détruite par le tremblement
de terre de l'an 22 avant J.-C. et n'était
plus pour eux qu'un lieu de pèlerinage où les dévots
venaient écouter la voix de Memnon, au lever de l'aurore.
Mais Tibère et Claude achevèrent la décoration
de Dendérah et d'Ombos, Caligula travailla à Coptos,
les Antonins à Philae et à Esnéh. Les escouades de
manoeuvres qu'on employait en leur nom en savaient
encore assez pour tracer des milliers de
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bas-reliefs
selon les règles d'autrefois. Ce qu'ils faisaient est
mou, disgracieux, ridicule; la routine seule guidait
leur ciseau: c'était la tradition antique, affaiblie et
dégénérée si l'on veut, mais vivante encore et capable
de ce renouvellement. Les troubles qui éclatèrent au
milieu du IIIe siècle, les incursions des Barbares, les
progrès et le triomphe du christianisme amenèrent la
suspension des derniers travaux et la dispersion des
derniers ouvriers: ce qui restait de l'art national mourut avec eux.
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Egypte - L'archeologie egyptienne
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